Journale Comic Je te sens en moi, Vernon
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Je te sens en moi, Vernon

Journal de la traduction de Vernon Subutex, écrit par Luz & Virginie Despentes

Je t'attendais
Écoute-moi ce solo de ouf !
Vernon ! Tu m’écoutes ?
C’est quoi, ce morceau, D.J. ?
« Il a dit qu’il allait me tuer », qu’elle disait…
Tu dors, Vernon ?

Allume la platine, là-bas, sur l’étagère. Mets Joy Division. Disorder. Écoute la ligne de basse. Au début elle t’électrise un peu, après elle t’explose carrément. Let it out somehow. Tu te tournes, et là, dans l’encadrement de la porte, tu avises un type, grand, maigre, avec des yeux bleu piscine. Il cherche un endroit où dormir. Il pourrait squatter ton canap’, juste pour une nuit ? Il se met à l’aise, commence à parler. Sa vie est un roman. Pas mal de potes morts, des huissiers, des bassistes, des passants, des dealers, des étudiantes, des scénaristes de film, des groupies, des traders, des barmaids, des stars du X, des profs de fac, des SDF, des néonazis, des brutes – et une Hyène. Ils parlent tous en même temps, ils te mettent la tête à l’envers. Et maintenant, en français. Désordre. Autre chanteur, autre voix. Ils veulent tous raconter l’histoire. De Vernon, d’Alex et de ces battements binauraux de dingue. C’est important, c’est réel. Tu comprends ? Il y a le texte, et il y a les images. Une unité dans le trait. Tu démontes le tout, tu examines les parties individuelles, tu les retournes dans tous les sens, tu peaufines encore un peu, tu réassembles le tout. Avec, toujours plantés dans ton dos, ces yeux bleus. I’m watching you.

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Joy Division, Disorder

Je t'attendais

Vernon Subutex, le personnage, n’est pas n’importe qui. Il est DJ, gourou, et surtout une légende de la scène punk rock parisienne. Vernon Subutex1, la bande dessinée, n’est pas n’importe quoi. Née sous la double plume de Virginie Despentes et de Luz, elle a pour moi un côté presque baroque dans sa démesure. Depuis son premier roman publié en 1994, Baise-moi, il est impossible de faire abstraction de Despentes quand on pense à la littérature française contemporaine ; pour preuve, la trilogie romanesque Vernon Subutex est un best-seller. Luz s’est fait connaître grâce à ses caricatures pour Charlie Hebdo, il est l’un des rares à avoir survécu à l’attentat perpétré contre la rédaction du journal le 7 janvier 2015 ; ses BD sont politiques, personnelles et reconnaissables entre mille. Le couple parfait pour cette histoire, en somme.

La toute première lecture de ce roman graphique me donne le tournis. Cette quantité de voix, de couleurs, de rebondissements entre chaque case, chaque lieu, chaque époque. Mais c’est une bonne confusion. D’un style qui vous montre d’une part ce que les bandes dessinées ont de singulier en tant que médium littéraire, d’autre part ce qui constitue une adaptation littéraire réussie – en l’occurrence, il s’agit ici de l’adaptation du premier et du début du second tome de la trilogie de Despentes. Et il est évident dès la première page qu’il n’y aura aucun échappatoire possible :

Je t'attendais.

La Hyène, ex-dealeuse et troll avant la lettre, chargée de faire le sale boulot numérique en lieu et place des gens bourrés de fric, est un personnage sans visage. Ou ne serait-ce pas Vernon qui, déguisé, parle ici dans une seconde vie ?

On doit parler de choses qui ne regardent que toi et moi.
Je vais te raconter la véritable histoire de Vernon…

L’histoire que nous entendons n’est pas seulement celle de la Hyène. Polyphonique, elle laisse chacun·e prendre la parole, de l’huissier agacé à la communiste sans domicile fixe. Ce que Despentes a réalisé en amont dans sa trilogie, Luz le transpose en images prodigieuses. On y voit toujours quelqu’un dans les cases, souvent plusieurs personnes, et toujours ces gens discutent, se disputent, chantent ou racontent. En fond sonore retentit le fracas d’une bande originale qui lie des classiques du rock, du punk et du R&B au gré d’une boucle hypnotique.

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Playlist, Spotify, „Vernon Subutex – der Comic“

Écoute-moi ce solo de ouf !

Un autre point m’apparaît d’emblée évident : je dois trouver pour cette traduction des voix qui sonnent juste. En plus d’assortir de temps en temps leurs phrases d’anglicismes, Vernon et ses potes parlent dans un registre plutôt familier, empruntent à l’argot et au verlan des termes qu’emploient certes les jeunes des banlieues parisiennes, mais que presque tou·te·s les Français·es de moins cinquante ans utilisent à leur tour. La plupart des personnages ont la quarantaine bien sonnée mais voudraient bien paraître plus jeunes, plus désinvoltes. Sans oublier que, quand ils sont défoncés, il leur arrive de discuter avec des chiens.

Quel allemand parlerait Vernon s’il habitait à Berlin et vivait à la rue, mettons dans le quartier populaire de Wedding, au nord ? En quête d’une réponse, je m’enfonce dans le métro pour écouter les gens ; je compile les futilités, les secrets et les tournures inventives. Je passe ensuite des coups de fil et envoie des messages, principalement à des ami·e·s français·es pour bien comprendre les tonalités de l’original dans toutes ses nuances. Nous sortons dans l’hiver berlinois si sombre et méditons sur les niveaux de sens de mots tels que meuf, nana et pouf. Quand Luz qualifie la Hyène et sa petite amie Aïcha de paumées en français, sont-elles verpeilt en allemand ? Et quel mot englobe le mieux les nombreuses significations de crevard : Schnorrer, Loser ou Arschkriecher ?

Isabelle Liber me conseille Bob, un dictionnaire d’argot en ligne absolument fantastique. Tous les mots ont l’air d’y figurer, chacun dans une cinquantaine de variations. J’accumule du matériau, je note les associations sensorielles que me procure tel ou tel terme, j’échange avec des personnes dont le français est la langue maternelle. Bob devient, pendant ces mois, mon meilleur ami. Je me prends souvent à repenser à Pieke Biermann : elle affirme que la traduction, à l’inverse du cliché qui l’entoure, n’est pas un travail en solitaire puisqu’on est tout le temps en conversation avec autrui. Dans mon cas, ce sont des producteurs de musique électro, des militants socio-démocrates, des experts du monde du porno, tous m’aident à acquérir leur langage technique. Et eux aussi me donnent le tournis. Rien de tel pour me remettre que la playlist – et les Bad Brains –, leurs hurlements rythment mes pensées.

Vernon ! Tu m’écoutes ?

Deux voix dominent le récit : celle de Vernon, le disquaire, qui perd d’abord sa boutique puis son appartement et passe donc de canapé en canapé. Il traîne dans son bagage la confession de la rockstar Alex Bleach, un ami de jeunesse qui, à l’apogée de sa gloire, s’est noyé dans sa baignoire avec trop de coke dans le nez et trop de cachets dans le sang. Quant à savoir ce qu’il a confessé, mystère… Toujours est-il que Vernon n’a jamais visionné les VHS sur lesquelles c’est enregistré. Tout comme il n’a jamais écouté les battements binauraux d’Alex mémorisés sur des clés USB. Mais il a malgré tout ouvert à Alex, donc la deuxième voix du récit, les portes de la musique avec l’album de Joy Division, Disorder, lequel a percé avec son morceau intitulé Désordre. C’est censé excuser Vernon de tout, y compris du ressort réel de l’histoire qu’il cache aux lecteurs·trices.

©Virginie Despentes, Luz et les Éditions Albin Michel, département bande dessinée, 2020

Comme le roman, la bande dessinée saute d’une époque à l’autre : un flash-back alterne avec une action située dans le présent, elle-même interrompue par des rêves et des trips hyperlucides. Pour reproduire en image le rythme de la prose, Luz joue sur la taille des cases, la mise en page et les changements de perspective. La rythmique devient particulièrement impressionnante dès que les niveaux de langue et de perception sont intriqués.

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Vernon Subutex im Park
Redaktion: Lilian Pithan

Une troisième voix traverse le livre à travers la présence volatile, entre les cases, d’une narratrice. Elle résume, définit, précise, introduit de nouvelles scènes. Également polyphonique, elle a l’accent tantôt d’une inconnue, tantôt de la Hyène, et parle ensuite exactement comme Virginie Despentes. Mais cette voix est aussi celle de Claudia Steinitz qui a transposé du français vers l’allemand la trilogie de Despentes. Pour composer les récitatifs de la BD, Luz a puisé dans la narration du roman dont, par conséquent, il ne faut pas traduire les 303 pages. Pour autant, beaucoup de dialogues sont inédits ou ne se retrouvent qu’en partie dans l’original. Claudia confirme ma première impression : ce qui compte, ce sont les voix, c’est la diversité de l’expression. À cet égard, elle a déjà effectué un travail considérable sur lequel je peux m’appuyer ; elle a discuté avec des SDF dans les rues de Berlin et a recherché sur Internet le langage spécifique des néonazis. Luz a par ailleurs gratifié la bande dessinée de scènes elles aussi inédites, dans lesquelles il approfondit la relation entre Vernon et Alex ou encore il étoffe le passé de certains personnages secondaires. Tout ne correspond pas à la lettre à l’original, comme il se doit dans une bonne adaptation littéraire.

Michael Groenwald, conseiller littéraire au sein de la maison d’édition allemande Reprodukt, et moi suivons chacun une voie : pendant que je transpose les dialogues en allemand, Michael sonde les livres et le e-books pour y dépister l’équivalent des récitatifs utilisés dans le roman graphique. Nous sommes très vite face à une évidence : Luz est amoureux de la liberté. Il est allé à contre-poil de l’original, dégraissant de-ci de-là, faisant une coupe franche par-ci par-là, recomposant l’ensemble. Il ajoute des blagues dans pas mal de passages, modifie quelques mots dans d’autres. Je repère également des glissements de registre : femme devient meuf, ami devient pote. Donc, en allemand, et bien sûr selon le contexte, Frau devient Tussi, Freund devient Kumpel. Les dialogues réécrits par Luz sont, nettement que dans l’original, mâtinés de mots relevant du langage parlé. Mais Despentes a également participé à l’adaptation, elle a relu et lissé le texte définitif. Sur la planche, tout s’assemble à la perfection, les différents niveaux ne sont pas un facteur de trouble mais renforcent au contraire la polyphonie. En traduisant, une voix s’élève pour moi dans ce récit choral : celle d’Alex, hypnotique, sexy, saturée. La rockstar vole la vedette à tous les autres.

C’est quoi, ce morceau, D.J. ?

Sans la musique, Vernon serait un autre. Il est défini par son magasin de disques, bien que celui-ci ait fermé depuis longtemps. Comment restituer en mots le son de Joy Division, de Tricky et de Lydia Lunch ? Si la sonorité juste des phrases m’est importante dans toutes mes traductions, elle devient dans Vernon Subutex un principe fondamental. Je prononce systématiquement à haute voix les différentes scènes, je change le rythme, je me mets dans la peau des personnages. Soudain, je sens dans ma chair le désespoir de Vernon quand il échoue dans la rue. La colère d’Émilie face aux membres de son groupe devient la mienne, tout comme la solitude de Sylvie et la résignation de Patrick. Quand les mots finissent presque par perdre leur signification à force d’avoir été répétés, j’entends la musique. Je connais la plupart des morceaux, d’autres sont des découvertes. La playlist Vernon Subutex sur Spotify compte 319 titres.

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Spotify, Playlist „Vernon Subutex“

Tandis que j’avance pas à pas dans la musique et le texte, je m’égare chaque fois dans les images. Luz entrelace sa bande dessinée de références à la culture populaire. Quand Vernon est flanqué à la porte de son appartement par l’huissier de justice, un Michel Houellebecq serrant sa clope d’une mine renfrognée trottine non loin de lui. Et pendant qu’il est vautré dans le canapé de Xavier, le politique d’extrême-droite Éric Zemmour crache son venin dans le poste de télé. Alex me rappelle quant à lui Tricky et Lenny Kravitz, ou encore Don Cheadle dans Le Prince de Bel-Air ; son côté cool emprunte certains traits à Jean-Michel Basquiat. Lorsque Vernon parle de lui à la journaliste Lydia Bazooka, il se fait philosophe :

Le succès, c’est comme la beauté, ça ne discute pas : ça marche et ça tombe là où ça tombe, et au final, c’est Alex qui est tombé.

La musique ne sauve donc pas, à l’inverse de ce que prétendent les légendes urbaines. Elle aide en tout cas Vernon, et pas qu’une fois, à se sortir du merdier dans lequel il est. C’est au moins ça.

©Virginie Despentes, Luz et les Éditions Albin Michel, département bande dessinée, 2020.

Dépiauter cette bande dessinée jusque dans les moindres détails, mettre en valeur chaque mot, éclairer chaque trait – tout ceci demande du temps. Un temps que je n’ai pas, bien sûr. Et plus la deadline se rapproche, plus s’altère ma perception des semaines et des mois écoulés. Pendant que je continue la traduction, une partie du texte est envoyée pour la mise en bulles, donc avant la correction, au lettreur de Reprodukt, Olav Korth. Non seulement il faut réécrire chaque mot, mais il faut aussi respecter la typographie (dialogues et récitatifs) en majuscules dans l’original. Un art que ne possède pas n’importe qui. Olav est son maître incontesté.

« Il a dit qu’il allait me tuer », qu’elle disait…

Vernon finit quand même par la regarder, cette confession sur cassette vidéo. Mais uniquement après avoir été pourchassé dans tout Paris, débusqué par la Hyène et coincé par ses amis. Ce que Alex raconte dans la pénombre est sidérant, effrayant et tragique. Son ex-petite amie Vodka Satana est morte. Un suicide, à en croire les médias. Un meurtre, selon Alex. Les bribes de conversation et les images parcellaires extraites de cette vidéo, qui jalonnent le roman graphique à partir de la page 32, Luz les recompose à la fin de l’ouvrage avec une rare élégance. Alors que les phrases sont répétées, les dessins sont pour leur part chaque fois nouveaux. À tel moment nous voyons Alex manipuler sa caméra vidéo, à tel autre nous sommes propulsés dans la tête de Vernon et regardons à travers ses paupières qui se ferment lentement, puis nous sommes à nouveau avec Alex qui sort d’une douche embuée et évoque son passé dans un nuage de fumée de cigarette. Ces scènes montrent ce que la bande dessinée a de particulier en tant que médium littéraire : les illustrateurs·trices jouent avec la perspective, dépeignent des scènes sous différents angles, tournent et inclinent les cases, jusqu’à raconter non pas une mais toute une quantité d’histoires dans des combinaisons chaque fois nouvelles. À cela s’ajoute le travail de coloriste : Luz attribue à chaque personnage une palette de couleurs spécifique ; pour Alex, le noir, l’azur et le jaune pastel dominent.

© Virginie Despentes, Luz et les Éditions Albin Michel, département bande dessinée, 2020

Le rouge ne s’incorpore au dessin que lorsque Satana se brûle le nez à force d’avoir sniffé trop de coke. Elle trouve la mort dans la page suivante, et Alex ne peut que repenser à la prophétie qu’elle lui a lâchée lors de leur dernière engueulade :

J’ai une liste. Je vais tout déballer. Je lui ai dit : maintenant c’est ya basta ! Tu veux mon silence ? Tu vas le payer, et cher. Il a dit qu’il allait me tuer, et il va le faire…

Il va me tuer, l’ordure !

Ce qu’il en est exactement de sa mort demeure incertain. La vie de Vernon Subutex continue et il y aura un deuxième tome, qui correspondra à l’adaptation du reste de la trilogie. Il n’empêche, les paroles de Satana bourdonnent dans mes oreilles tandis que, en traduisant, je passe d’une scène à l’autre. Son accusation m’inquiète dans la mesure où j’ai moi-même la sensation d’être une tueuse. Je me vois en effet constamment obligée de raccourcir les phrases, de les retricoter, de supprimer des passages entiers : il n’y a purement et simplement pas assez de place dans les bulles. Et la situation n’est guère meilleure en ce qui concerne les récitatifs, les mots sont terriblement à l’étroit dans leurs cartouches. Si on interroge quelqu’un à propos du plus grand défi de la traduction de BD, on s’entend souvent répondre : « La place ! » Je ne suis pas tout à fait sûre que ce soit le cas car, en définitive, on peut toujours préciser la parole orale. L’art de la concision est ce qui associe la bande dessinée à la poésie : aucun mot n'est de trop, chaque mot doit lutter pour trouver sa place. Ce jeu avec les limites ne plaît. Moins j’ai de lettres, plus les significations changent dans un terme. Et pourtant ça me fait de la peine de devoir à nouveau sacrifier une belle coïncidence. Kill your darlings.

Tu dors, Vernon ?

Lorsque les innombrables voix finissent par être réunies sur la planche lettrée, j’ai l’impression d’être face à un miracle. Tout s’amalgame avec une telle perfection. Les dessins reviennent au premier plan. Alors que j’ai terminé la traduction du livre, je me demande pourquoi si peu d’adaptations littéraires fonctionnent en tant que romans graphiques et comment Luz y parvient malgré tout. Lui-même décrit son intervention sur le texte comme un travail de dentellière au cours duquel il a dû parfois y aller à la tronçonneuse. Il explique également : « Je voulais que Virginie puisse lire dans mon adaptation autre chose que son propre bouquin. » Et il a réussi, dit-elle. Vernon a désormais un visage, des yeux dont nul ne peut détacher son regard. Il n’est cependant pas une simple image fidèle du personnage du roman mais au contraire un homme radicalement nouveau. Les images ne reproduisent pas le propos du récit, elles le dépassent. Luz l’exprime en ces termes :

Pour moi, une bonne adaptation suppose qu’on respecte le texte, qu’on le brise à un moment inattendu et surtout qu’on ne l’illustre pas.

On pourrait le résumer ainsi : dans un roman graphique, le texte et le dessin forment une unité. Ils ne peuvent que fonctionner ensemble, non individuellement. En traduisant, on pense par conséquent dans des dimensions très différentes, et on a certes nettement moins de marge de manœuvre, mais davantage de liberté. Il existe enfin une autre unité, la relation entre Vernon Subutex et Alex Bleach. Une bromance par excellence. Les phrases d’Alex résonnent longtemps dans nos oreilles :

T’as été un passeur, mec. Pour nous tous. On t’aimait bien et tu ne t’en rendais pas compte.
C’était toi le roi, Vernon.

Le fin mot de ce qui s’est passé, nous ne l’apprendrons pas. Ce qu’a vraiment vécu Vernon constitue une histoire parmi tant d’autres, un brouhaha hypnotique qu’on ne peut pas comprendre mais seulement éprouver. Et les battements binauraux palpitent dans tout.

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Spotify, Tricky, Excess

Le disque change de face, le morceau est un autre. Une voix rauque, des rimes âpres – est-ce que tu as trop abusé ? Soit tu donnes tout, soit tu laisses carrément tomber. Ces voix, elles te hantent. Elles sont obsessionnelles, égotiques, injonctives. I believe in people lying. Tu ne crois plus qu’elles parlent de Vernon, chacune d’elles invente sa propre histoire. Peut-être que ce sont ces battements binauraux, ces ondes sonores et ces ondes de pression auxquelles nul ne peut échapper. Rien n’est contrôlable, tout se singularise. Le type pionce toujours sur ton canap’, il ne cause pas, il ouvre rarement ses yeux bleus. Tu ne sais pas ce qu’il pense, et au fond tu t’en fous. La vérité se trouve dans l’entre-deux, dans l’émotion suscitée par un mot quand il entre par l’œil, par la bouche ou par l’oreille puis percute le cerveau. L’absence d’ambiguïté n’est pas une solution. Sens-le en toi quand il se tait. Là, le tout s’assemble, chaque chose trouve sa place. We all sound the same, you don’t know my name.

Fußnoten
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Lilian Pithan, ©Bea Davies

Après des études à Tübingen et à Paris de littérature comparée, de langues romanes et d’anglais, Lilian Pithan travaille depuis 2013 en tant que traductrice littéraire et journaliste, avec la littérature graphique comme spécialité. Elle est curatrice d’expositions au Salon de la bande dessinée d’Erlangen et modératrice de la journée Graphic Novel Day au Festival international de littérature de Berlin. Elle est par ailleurs co-fondatrice du magazine culturel germano-arabe FANN et des Journées littéraires arabo-allemandes à Berlin. Outre la poésie, elle traduit des bandes dessinées francophones et anglophones, notamment d’Hervé Tanquerelle, Camille Jourdy et Luz.

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